De l’appel du vide à la petite nausée

J’aime le dimanche matin. J’essaie de me lever le plus tard possible pour démarrer ma journée mollement assis devant un café et un peu de lecture: entre autres les quelques  restes du « plus grand journal de la presse francophone » non lus la veille. Habituellement, je prends bien soin d’éviter la lecture de la chronique d’Alain Berenboom car je la trouve en général assez insignifiante et superficielle. « L’humour » qu’il pratique ne m’atteint pas, ses charges me semblent plus ou moins faciles, bref je veux bien que le dimanche on se mette les neurones en mode veille, mais quand même.  Donc voilà, je ne lis pas la chronique de Berenboom, c’est comme ça, mais tout le monde s’en tape et qui suis-je pour emmerder les gens avec mes petites manies dominicales?

C’est que ce matin, j’ai lu la chronique d’Alain Berenboom. En parcourant son papier à l’aide de mon système de balayage, ma pupille a repéré le mot « Cantat », alors j’ai lu en me disant: « Tiens, qu’est-ce qu’il a donc d’insignifiant à nous dire sur ce sujet un peu touchy? » Et bien j’ai constaté une sérieuse évolution dans les chroniques de ce monsieur car à moins d’être face à une singularité, il est carrément passé de l’insignifiant à l’abject.

Le sujet du jour: « Antigone » de Sophocle avec un petit groupe rock en fond musical. Dans ce groupe, Bertrand Cantat, ex Noir Désir, qui  un soir de juillet 2003 a frappé à mort sa compagne, Marie Trintignant.

Berenboom commence sur un constat: Cantat a eu un excellent avocat puisqu’il a été condamné à huit ans de prison et n’en a fait que quatre. Il est bien connu que le seul fait de profiter des talents d’un ténor du barreau est suffisant pour s’en sortir sans trop de casse et qu’à aucun moment les éléments du dossier ne sont éventuellement intervenus dans la décision du tribunal. Je ne connais pas les éléments du dossier, Berenboom non plus d’ailleurs, mais lui est avocat (oui il se déclare écrivain dans la gazette, mais il est aussi avocat) et on pouvait peut-être s’attendre à un raisonnement un chouïa plus élaboré de la part d’un membre du barreau. Ah oui mais non, on est dimanche! Juste.

Autre phrase choc de l’écrivain du barreau lorsqu’il écrit que la libération de Cantat à la moitié de sa peine « …signifie que, pendant sa détention, il n’a pas tabassé de gardien – que des hommes, remarquez, ceci explique peut-être cela. » Et zou, Berenboom nous vend la lâcheté présumée d’un type qu’il a décidé très courageusement de démolir. La classe totale, mais nous restons, je dois l’admettre, dans l’insignifiance.

Notre écrivocat passe ensuite à une défense en bonne et due forme du droit pour les auteurs de refuser que n’importe qui s’empare de leurs oeuvres, regrettant amèrement que les auteurs décédés ne puissent pas faire de même. Faut dire qu’il s’y connaît en droit d’auteur le monsieur puisqu’il est le défenseur des ayants droits de l’honorable maison Moulinsart sa qui flingue depuis des années avec un bel acharnement un monument de la culture populaire de notre pays en allant jusqu’à faire apposer des petites pastilles sur des oeuvres réalisées en hommage à Tintin dans un resto bruxellois sympa, ce sous prétexte d’y voir un manque à gagner et un non respect des droits d’auteurs pour ladite maison.

Rassurez-vous, pour faire bonne mesure devant cette petite tendance au juridisme, il flingue sans problème Patrick Colpé, directeur du théâtre de Namur qui justifie le fait de monter cette pièce avec Cantat par le fait que justement, du point de vue juridique, la messe est dite. Ce à quoi notre Zorro de la culture rétorque: « Voilà donc qu’un jongleur s’abrite derrière le dos d’un flic pour justifier son petit commerce ! » Et pan dans la tronche! Venant d’un type tenant d’un système qui te fait payer gros cash la moindre figurine de Tintin, c’est couillu.

Mais le pire reste à venir puisque dans la suite notre ardent défenseur de la cause se pare des plus beaux atours des défenseurs de la culture avec un grrrand C puisqu’après avoir tabassé, avec des mots certes, les organisateurs de l’événement, il écrit ceci: « Si Bertrand Cantat était chemisier, employé de bureau, caissier à Carrefour, menuisier, ramoneur, fonctionnaire, oui, il aurait pu reprendre son boulot d’avant. Mais un artiste c’est autre chose. Il porte la parole d’un auteur, son éthique, ses valeurs. Il incarne son message artistique, philosophique, politique. Et, à la fin, c’est lui qui se fait applaudir. » Fin de citation.

Vois-tu, toi qui est bêtement employé, fonctionnaire ou caissier à Carrefour, de toute façon, tu n’es qu’une clette minable qui n’intéresse personne. Alors tu peux dévisser madame, faire tes années de taule et reprendre ton job de merde. Tu ne fais pas partie de cette élite de la pureté culturienne qui porte haut les valeurs fondamentales de l’humanité. Tu n’es pas cet artiste. Et si, comble de l’horreur, cet artiste s’égarait à adopter un comportement humain (car taper sur quelqu’un jusqu’à la mort et même juste taper sans aller aussi loin, c’est humain, c’est mal mais humain), alors cet artiste n’en est plus un. Il n’a plus qu’à faire ramoneur ou n’importe quel boulot minable.

Berenboom est clair, compréhensible et respectable quand il dit  qu’il trouve « indécent qu’un homme condamné pour violence meurtrière sur une femme monte sur des scènes… ». Cela s’appelle une prise de position s’inscrivant dans un débat qui a lieu depuis un moment. Mais ce qui se cache derrière cette prise de position est puant.

Voici la chronique du grand homme: Quand j’entends le mot «#6BE984

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À propos de groserch

Prof, musicien sur le côté, gros, de gauche, concerné. Je suis personne, je ne connais personne et quand je pense un truc, je le dis. Voir tous les articles par groserch

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