Archives mensuelles : mars 2012

Suffocations

Le matin du 14 mars, j’apprends le drame de Sierre. Comme tout le monde, je me prend l’info en pleine poire, entre la tartine et le café/clope. Un car, des mouflets de retour de vacances de neige, une sortie de piste atroce, 28 morts dont 22 mômes, d’autres blessés. De quoi mettre en route la petite machine à ruminer du père de quatre enfants que je suis, ce qui me rend capable d’imaginer ce que peuvent ressentir les parents d’abord, puis, égoïstement, ce que je ressentirais (qu’est-ce que j’aime le conditionnel dans ces cas là) si…

Très vite, en écoutant La Première, je constate qu’on est parti pour le grand barnum du « on ne sait rien mais on va tout vous dire ». Je constate juste, pas de jugement. Après un « évènement » pareil, comment reprocher aux journalistes cette espèce de fuite en avant dans la non-info. Pour eux aussi c’est un traumatisme, la plupart ont aussi des gosses, alors à chacun sa façon d’être traumatisé. Les rédactions réagissent à chaud, on demande à Wathelet de s’exprimer sur l’accident alors que lui, très audiblement et même s’il ne le dit pas, n’a strictement aucune envie de parler de « ça », de cette horreur. Wathelet, un père de famille qui vient en tant qu’homme politique, sait pertinemment que ce qu’il va dire sonnera complètement creux, et de fait Melchior fils, vous fûtes parfaitement plat et inconsistant. Mais comment ne pas l’être, sous le choc, on est tous unanimement plat et inconsistant.

La journée passe, puis la soirée, puis le jour suivant, puis le soir suivant, puis demain et enfin tout un week-end. On en bouffe depuis hier matin ad nauseam et on va en rebouffer ad nauseam au cube: de l’épaisse, chaude, gluante, collante couverture médiatique. Ils ont déjà volé des images des parents qui arrivent dans les écoles de Lommel et Heverlee, ils ont déjà braqué leur micro sur des parents complètement hagards, si loin dans leur douleur de ne pas savoir (à ce moment là du moins), ils ont fait plein de micro trottoirs avec plein de réponses cons à des questions cons.

L’impudeur est totale et parfaitement assumée: les gens (concept sans fondement) ont besoin de « communier autour de l’évènement ». Après avoir fait l’impasse sur l’info toute la journée d’hier, je suis passé sur le JT RTBf pendant à peine 30 secondes et j’ai eu le temps de voir un gars de Lommel, assis sur son banc, complètement désemparé, incapable de répondre au « journaliste » qui lui braque le micro.

Question du « journaliste »: « Vous êtes ému hein? ». Et là je ferme le streaming tu vois.
En fait, je crois que je viens effectivement d’être informé, pas comme prévu, mais je suis informé. Et c’est un peu une mauvaise nouvelle j’védir.

On a besoin de ça? Avoir vu, lu ou entendu que 22 mouflets sont morts ne suffit pas? Un de mes contact a eu ces mots: « Il n’y a rien à faire, ni à dire ni à supposer si ce n’est que se recueillir par la pensée. » Elle ne pensait pas aux médias, plutôt aux « gens ». C’était peut-être un peu fort car certaines personnes ont besoin de partager leur ressenti à un moment ou l’autre: pendant une minute de silence, pendant une journée de deuil national, devant un cahier de condoléances ouvert dans certaines communes, ou bien se retrouver à mille pendant un moment de recueillement hier soir à Louvain et sur Face, of course.

Mais je n’arrive tout simplement pas à ne pas en vouloir aux médias et comme Anne Löwenthal, je n’arrive pas à me taire parce que c’est effectivement le silence qui s’impose (http://annelowenthal.wordpress.com/2012/03/14/parce-que-le-silence-simposait/). Ah pour sûr elle se fait copieusement rétamer la pauvre à la carapace néanmoins assez dure. Je vais probablement m’en prendre quelques unes aussi, mais nettement moins car de manière générale quasiment personne ne me lit ce qui en l’occurrence constitue un avantage non négligeable. En tout cas je nous sens minoritaires. Ce n’est pas une posture, c’est comme ça.

Cet après-midi, l’excellente Johanne Montay twittait ceci: « Beurk http://imgur.com/6mXcD ». Il s’agit d’un résumé des audiences respectives de RTL-TVi et de la RTBf où l’on constate que comme en politique, l’original est toujours préféré à la copie. Mais au delà de ce constat des questions émergent: les médias sont-ils les créateurs de cette société de l’impudeur? La suivent-ils, la précèdent-ils? Le journaliste qui braquait son micro sur le monsieur muet de chagrin, c’est un charognard ou un type pressé par son rédac et qui doit bosser pour vivre?

Notez que, si ça se trouve, je suis devenu trop vieux pour ces conneries.