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Arboretum, rétif

Je fais partie de cette minorité de profs qui se déclarent contre le redoublement, dont il est établi qu’il constitue un des meilleurs moyens de démotiver les élèves (cela n’a pas toujours été le cas mais certains oublient que le monde change).

Je fais partie de l’ultraminorité qui hésite à donner des devoirs à domicile tant l’efficacité des susdits est discutable.

Et je fais partie de ceux qui voient d’un très mauvais oeil la création d’une école privée par madame de Bergeyk, une gentille dame à l’évidence bien intentionnée car son projet, en cas de réussite, va forcément créer des émules et ouvrir la boîte de Pandore de la privatisation de l’enseignement.

Je considère que sur cette planète, quatre biens ne peuvent (ou n’auraient pas pu) être privatisés: l’air, l’eau, la bouffe et l’éducation. Suivez mon regard, voyez ce qui est déjà privatisé et dites-moi si vous pensez sérieusement que tout va bien.

Si madame de Bergeyk a un problème avec l’enseignement en communauté française (ce qui nous fait un point commun), qu’elle reste dans le système imparfait qui est le notre, qu’elle mette sa grande énergie et son réseau au service de la cause et pas seulement au service de sa fille + 39 autres élèves à 13000,00 €/pièce.

Les conséquences de ce projet risquent en effet d’être les suivantes: pour quarante mouflets aux capacités intellectuelles inégales (c’est elle qui le dit), mais bénéficiant de l’assise financière de papa/maman ou du mécénat de quelques entreprises (qui vont sortir le pognon au hasard bien sûr), pour ces 40 par an donc, vont s’ouvrir les portes de l’épanouissement personnel, de la réussite sociale et tout et tout. Pour les milliers d’autres élèves, on aura mis un bon gros doigt en plus dans l’engrenage de la société duale. Et je crains fort qu’il ne s’agisse du doigt du milieu.

Je n’ai pas choisi de faire ce boulot pour participer à la création des inégalités qui gangrènent notre société, ni pour participer à un projet qui se ferme au monde sous prétexte d’ouverture. Cela tient probablement d’un idéalisme naïf de gauche et tout ce que vous voulez, mais c’est ainsi et en toute logique, j’ai choisi de me battre à l’intérieur du système boiteux, politisé, malfoutu, imparfait toussa toussa.

C’est pourquoi, madame de Bergeyk, j’ai l’honneur, le plaisir et l’avantage de ne pas postuler pour une fonction auprès de votre établissement.


Suffocations

Le matin du 14 mars, j’apprends le drame de Sierre. Comme tout le monde, je me prend l’info en pleine poire, entre la tartine et le café/clope. Un car, des mouflets de retour de vacances de neige, une sortie de piste atroce, 28 morts dont 22 mômes, d’autres blessés. De quoi mettre en route la petite machine à ruminer du père de quatre enfants que je suis, ce qui me rend capable d’imaginer ce que peuvent ressentir les parents d’abord, puis, égoïstement, ce que je ressentirais (qu’est-ce que j’aime le conditionnel dans ces cas là) si…

Très vite, en écoutant La Première, je constate qu’on est parti pour le grand barnum du « on ne sait rien mais on va tout vous dire ». Je constate juste, pas de jugement. Après un « évènement » pareil, comment reprocher aux journalistes cette espèce de fuite en avant dans la non-info. Pour eux aussi c’est un traumatisme, la plupart ont aussi des gosses, alors à chacun sa façon d’être traumatisé. Les rédactions réagissent à chaud, on demande à Wathelet de s’exprimer sur l’accident alors que lui, très audiblement et même s’il ne le dit pas, n’a strictement aucune envie de parler de « ça », de cette horreur. Wathelet, un père de famille qui vient en tant qu’homme politique, sait pertinemment que ce qu’il va dire sonnera complètement creux, et de fait Melchior fils, vous fûtes parfaitement plat et inconsistant. Mais comment ne pas l’être, sous le choc, on est tous unanimement plat et inconsistant.

La journée passe, puis la soirée, puis le jour suivant, puis le soir suivant, puis demain et enfin tout un week-end. On en bouffe depuis hier matin ad nauseam et on va en rebouffer ad nauseam au cube: de l’épaisse, chaude, gluante, collante couverture médiatique. Ils ont déjà volé des images des parents qui arrivent dans les écoles de Lommel et Heverlee, ils ont déjà braqué leur micro sur des parents complètement hagards, si loin dans leur douleur de ne pas savoir (à ce moment là du moins), ils ont fait plein de micro trottoirs avec plein de réponses cons à des questions cons.

L’impudeur est totale et parfaitement assumée: les gens (concept sans fondement) ont besoin de « communier autour de l’évènement ». Après avoir fait l’impasse sur l’info toute la journée d’hier, je suis passé sur le JT RTBf pendant à peine 30 secondes et j’ai eu le temps de voir un gars de Lommel, assis sur son banc, complètement désemparé, incapable de répondre au « journaliste » qui lui braque le micro.

Question du « journaliste »: « Vous êtes ému hein? ». Et là je ferme le streaming tu vois.
En fait, je crois que je viens effectivement d’être informé, pas comme prévu, mais je suis informé. Et c’est un peu une mauvaise nouvelle j’védir.

On a besoin de ça? Avoir vu, lu ou entendu que 22 mouflets sont morts ne suffit pas? Un de mes contact a eu ces mots: « Il n’y a rien à faire, ni à dire ni à supposer si ce n’est que se recueillir par la pensée. » Elle ne pensait pas aux médias, plutôt aux « gens ». C’était peut-être un peu fort car certaines personnes ont besoin de partager leur ressenti à un moment ou l’autre: pendant une minute de silence, pendant une journée de deuil national, devant un cahier de condoléances ouvert dans certaines communes, ou bien se retrouver à mille pendant un moment de recueillement hier soir à Louvain et sur Face, of course.

Mais je n’arrive tout simplement pas à ne pas en vouloir aux médias et comme Anne Löwenthal, je n’arrive pas à me taire parce que c’est effectivement le silence qui s’impose (http://annelowenthal.wordpress.com/2012/03/14/parce-que-le-silence-simposait/). Ah pour sûr elle se fait copieusement rétamer la pauvre à la carapace néanmoins assez dure. Je vais probablement m’en prendre quelques unes aussi, mais nettement moins car de manière générale quasiment personne ne me lit ce qui en l’occurrence constitue un avantage non négligeable. En tout cas je nous sens minoritaires. Ce n’est pas une posture, c’est comme ça.

Cet après-midi, l’excellente Johanne Montay twittait ceci: « Beurk http://imgur.com/6mXcD ». Il s’agit d’un résumé des audiences respectives de RTL-TVi et de la RTBf où l’on constate que comme en politique, l’original est toujours préféré à la copie. Mais au delà de ce constat des questions émergent: les médias sont-ils les créateurs de cette société de l’impudeur? La suivent-ils, la précèdent-ils? Le journaliste qui braquait son micro sur le monsieur muet de chagrin, c’est un charognard ou un type pressé par son rédac et qui doit bosser pour vivre?

Notez que, si ça se trouve, je suis devenu trop vieux pour ces conneries.


De l’appel du vide à la petite nausée

J’aime le dimanche matin. J’essaie de me lever le plus tard possible pour démarrer ma journée mollement assis devant un café et un peu de lecture: entre autres les quelques  restes du « plus grand journal de la presse francophone » non lus la veille. Habituellement, je prends bien soin d’éviter la lecture de la chronique d’Alain Berenboom car je la trouve en général assez insignifiante et superficielle. « L’humour » qu’il pratique ne m’atteint pas, ses charges me semblent plus ou moins faciles, bref je veux bien que le dimanche on se mette les neurones en mode veille, mais quand même.  Donc voilà, je ne lis pas la chronique de Berenboom, c’est comme ça, mais tout le monde s’en tape et qui suis-je pour emmerder les gens avec mes petites manies dominicales?

C’est que ce matin, j’ai lu la chronique d’Alain Berenboom. En parcourant son papier à l’aide de mon système de balayage, ma pupille a repéré le mot « Cantat », alors j’ai lu en me disant: « Tiens, qu’est-ce qu’il a donc d’insignifiant à nous dire sur ce sujet un peu touchy? » Et bien j’ai constaté une sérieuse évolution dans les chroniques de ce monsieur car à moins d’être face à une singularité, il est carrément passé de l’insignifiant à l’abject.

Le sujet du jour: « Antigone » de Sophocle avec un petit groupe rock en fond musical. Dans ce groupe, Bertrand Cantat, ex Noir Désir, qui  un soir de juillet 2003 a frappé à mort sa compagne, Marie Trintignant.

Berenboom commence sur un constat: Cantat a eu un excellent avocat puisqu’il a été condamné à huit ans de prison et n’en a fait que quatre. Il est bien connu que le seul fait de profiter des talents d’un ténor du barreau est suffisant pour s’en sortir sans trop de casse et qu’à aucun moment les éléments du dossier ne sont éventuellement intervenus dans la décision du tribunal. Je ne connais pas les éléments du dossier, Berenboom non plus d’ailleurs, mais lui est avocat (oui il se déclare écrivain dans la gazette, mais il est aussi avocat) et on pouvait peut-être s’attendre à un raisonnement un chouïa plus élaboré de la part d’un membre du barreau. Ah oui mais non, on est dimanche! Juste.

Autre phrase choc de l’écrivain du barreau lorsqu’il écrit que la libération de Cantat à la moitié de sa peine « …signifie que, pendant sa détention, il n’a pas tabassé de gardien – que des hommes, remarquez, ceci explique peut-être cela. » Et zou, Berenboom nous vend la lâcheté présumée d’un type qu’il a décidé très courageusement de démolir. La classe totale, mais nous restons, je dois l’admettre, dans l’insignifiance.

Notre écrivocat passe ensuite à une défense en bonne et due forme du droit pour les auteurs de refuser que n’importe qui s’empare de leurs oeuvres, regrettant amèrement que les auteurs décédés ne puissent pas faire de même. Faut dire qu’il s’y connaît en droit d’auteur le monsieur puisqu’il est le défenseur des ayants droits de l’honorable maison Moulinsart sa qui flingue depuis des années avec un bel acharnement un monument de la culture populaire de notre pays en allant jusqu’à faire apposer des petites pastilles sur des oeuvres réalisées en hommage à Tintin dans un resto bruxellois sympa, ce sous prétexte d’y voir un manque à gagner et un non respect des droits d’auteurs pour ladite maison.

Rassurez-vous, pour faire bonne mesure devant cette petite tendance au juridisme, il flingue sans problème Patrick Colpé, directeur du théâtre de Namur qui justifie le fait de monter cette pièce avec Cantat par le fait que justement, du point de vue juridique, la messe est dite. Ce à quoi notre Zorro de la culture rétorque: « Voilà donc qu’un jongleur s’abrite derrière le dos d’un flic pour justifier son petit commerce ! » Et pan dans la tronche! Venant d’un type tenant d’un système qui te fait payer gros cash la moindre figurine de Tintin, c’est couillu.

Mais le pire reste à venir puisque dans la suite notre ardent défenseur de la cause se pare des plus beaux atours des défenseurs de la culture avec un grrrand C puisqu’après avoir tabassé, avec des mots certes, les organisateurs de l’événement, il écrit ceci: « Si Bertrand Cantat était chemisier, employé de bureau, caissier à Carrefour, menuisier, ramoneur, fonctionnaire, oui, il aurait pu reprendre son boulot d’avant. Mais un artiste c’est autre chose. Il porte la parole d’un auteur, son éthique, ses valeurs. Il incarne son message artistique, philosophique, politique. Et, à la fin, c’est lui qui se fait applaudir. » Fin de citation.

Vois-tu, toi qui est bêtement employé, fonctionnaire ou caissier à Carrefour, de toute façon, tu n’es qu’une clette minable qui n’intéresse personne. Alors tu peux dévisser madame, faire tes années de taule et reprendre ton job de merde. Tu ne fais pas partie de cette élite de la pureté culturienne qui porte haut les valeurs fondamentales de l’humanité. Tu n’es pas cet artiste. Et si, comble de l’horreur, cet artiste s’égarait à adopter un comportement humain (car taper sur quelqu’un jusqu’à la mort et même juste taper sans aller aussi loin, c’est humain, c’est mal mais humain), alors cet artiste n’en est plus un. Il n’a plus qu’à faire ramoneur ou n’importe quel boulot minable.

Berenboom est clair, compréhensible et respectable quand il dit  qu’il trouve « indécent qu’un homme condamné pour violence meurtrière sur une femme monte sur des scènes… ». Cela s’appelle une prise de position s’inscrivant dans un débat qui a lieu depuis un moment. Mais ce qui se cache derrière cette prise de position est puant.

Voici la chronique du grand homme: Quand j’entends le mot «#6BE984


Norvège – Belgique: 1-0

Souvenez-vous, après Utoya, nous avons eu droit à des micro-trottoirs Norvégiens. Ah le micro-trottoir, le genre d’exercice très prisé des journalistes n’ayant tellement rien à dire qu’ils comblent le vide en demandant leur avis à des gens qui passent ou qui n’étaient pas loin.

Le résultat est bien souvent navrant de bêtise et de simplistes et c’est bien normal car en réfléchissant un peu, la plupart du temps on se retrouve en ville pour faire du shopping, pas pour répondre à des questions qui demandent un minimum de recul et de réflexion.

Mais après Utoya non. Jamais je n’ai vu autant de personnes avoir la même réaction face à l’horreur. Et cette réaction pourrait se résumer ainsi: »Je ne comprends pas comment ce genre de chose est possible ». Cela signifie que ces gens, même les gamins survivants de l’île, avaient cherché à comprendre et ne comprenaient pas.

Dans la foulée, le premier ministre norvégien déclarait que face à une telle violence, le pays aurait besoin de plus de démocratie.

Relisez ces mots, attentivement, encore et encore:

Ils ont cherché à comprendre.

Devant une telle attitude, on comprend, enfin on devrait comprendre, le degré de civilisation atteint par la société norvégienne. Pas de condamnation, pas de jugement hâtif, pas de désir de vengeance, juste le désir de comprendre.  Une démarche d’une humanité rare que par exemple les américains ont été incapable d’adopter après le 11 septembre ce qui leur a coûté deux guerres, des milliers de vies de soldats américains, plusieurs lois portant atteintes aux libertés civiles, une solide inimitié d’une bonne partie du reste du monde et j’en passe.

Aujourd’hui, en Belgique, Nordine Amrani vient de commettre un acte horrible avant de se donner la mort. A la lecture des réactions sur Facebook ou Twitter, une évidence s’impose: nous ne sommes pas norvégiens.

On trouve à la pelle des réactions haineuses, racistes, d’une bêtise affligeante énoncées sans aucune retenue par une myriade de petits juges autoproclamés qui seraient à juste titre les premiers à se plaindre de se voir appliquer une « justice » aussi expéditive.

Un groupe Facebook, « Marche blanche pour Nordin Amrani », créé par un fumiste courageusement anonyme, a parfaitement atteint son objectif. Il se déverse des torrents de haine pure depuis la création de la page.

Un député inconsistant, demi facho notoire éjecté du PP, récupère l’événement comme il le fait à chaque fois qu’un arabe balance un mégot sur un trottoir.

On attend avec impatience la création d’un autre groupe qui réclamera haut et fort le retour de la peine de mort.

Ce n’est qu’un début. On va assister au balai des politiques qui ne seront pas en reste pour proposer qui un durcissement des règles concernant la lbération conditionnelle, qui l’expulsion des criminels d’origines étrangères.

Toujours la même rengaine, sans cesse rejouée jusqu’à la nausée. Mais jamais cette simple petite question, celle qui nous forcerait à agir avec un minimum d’intelligence, la seule question valable, civilisée, qui peut apaiser, faire avancer, permettre les solutions: pourquoi?

Ah ça ma bonne dame, on n’est pas norvégien.